CATÉGORIE
Le mythe de Frankenstein interroge une question profondément religieuse : jusqu’où l’être humain peut-il aller dans la création de la vie ? En donnant naissance à une créature, Victor Frankenstein s’arroge un pouvoir traditionnellement attribué à Dieu.
Cette œuvre fait écho à un thème central dans les traditions religieuses : la limite entre le créateur et la créature. En cherchant à dépasser sa condition, l’homme risque de perdre tout repère moral, un motif que l’on retrouve notamment dans le récit de la démesure humaine (hybris).
Plus qu’une imitation de Dieu, Frankenstein met en garde contre une création sans responsabilité : créer la vie, oui, mais sans amour ni éthique, mène au chaos.
Lorsque la créature de Frankenstein découvre le récit de la Genèse, elle y reconnaît l’histoire d’Adam, façonné de la terre par Dieu et animé par le souffle divin. Ce moment agit comme un miroir troublant : face à Adam, aimé et accompagné par son Créateur, la créature mesure l’abîme qui la sépare de son propre géniteur humain.
À travers cette scène, Mary Shelley inscrit son roman dans une réflexion ancienne et toujours actuelle sur les limites de la création humaine et sur la tentation, pour l’homme, de se substituer au divin.
Victor Frankenstein exprime lui-même l’ambition qui le consume : créer un être semblable à lui, percer les secrets de la vie. Cette quête s’inscrit dans une tradition intellectuelle où l’orgueil humain — que les Grecs nommaient hybris — conduit l’homme à transgresser des limites fondamentales.
Dans le récit biblique, la création de la vie relève exclusivement de Dieu. Le texte de la Genèse distingue deux dimensions : la matière, façonnée à partir de la poussière, et le souffle de vie insufflé par Dieu (Genèse 2:7).
Victor Frankenstein reproduit le geste matériel, mais demeure incapable d’en assumer la portée symbolique et morale. Le roman montre les conséquences d’un acte créateur dépourvu de responsabilité.
Contrairement au Dieu biblique, qui contemple sa création et la juge « très bonne » (Genèse 1:31), Victor Frankenstein rejette son œuvre dès qu’elle prend vie.
Ce refus de la relation et de la responsabilité constitue l’un des axes majeurs du roman. La créature compare sa condition à celle d’Adam : là où Adam bénéficie de l’attention de son Créateur, elle n’hérite que de l’abandon.
Cette réflexion traverse également la tradition islamique. Le Coran attribue à Jésus (ʿĪsā) un miracle singulier : façonner un oiseau d’argile et lui insuffler la vie « par la permission d’Allah » (Sourate 3:49).
Cette précision est centrale : la création n’est jamais autonome, elle s’inscrit dans une dépendance explicite à la volonté divine.
Le mythe de la Tour de Babel et celui de Prométhée offrent des parallèles éclairants. Dans les deux cas, l’homme cherche à s’approprier un pouvoir qui le dépasse.
En sous-titrant son roman Le Prométhée moderne, Mary Shelley inscrit explicitement Frankenstein dans cette lignée mythologique.
Cette interrogation trouve aujourd’hui un écho particulier à l’ère de l’intelligence artificielle et du génie génétique.
Frankenstein ne raconte pas seulement l’histoire d’un monstre, mais celle d’un créateur défaillant. Le roman interroge une question fondamentale : la capacité technique suffit-elle à légitimer l’acte ?